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L’enfant n’est pas fait pour être élevé par deux personnes

Ce que les cultures ancestrales savaient sur la tribu comme condition de l’épanouissement


Enfants parents relations

Certaines phrases changent quelque chose. Pas dans le sens d’une révélation, mais dans celui d’un ajustement : soudain, ce qu’on ressentait sans pouvoir le nommer a un contour.

J’en ai trouvé une dans « Chasseur, cueilleur, parent » de Michaeleen Doucleff : « les enfants ne sont pas faits pour être élevés par deux personnes. Ils sont faits pour grandir au milieu d’un réseau vivant« .

Cette phrase me touche beaucoup. Elle ne remet pas en question l’amour des parents, et elle nomme quelque chose que je sens dans mon travail depuis des années, sans avoir su comment le formuler.

Ce que nos ancêtres avaient compris

Pendant des centaines de milliers d’années, les enfants humains ont grandi au milieu d’une constellation d’adultes. Grands-parents, oncles, tantes, voisines, proches de la famille, ados. Dans la plupart des cultures que les anthropologues ont étudiées, cette constellation avait même un nom : les alloparents. Littéralement, les « autres parents ».

Ces alloparents ne remplacent pas les parents biologiques. Ils les complètent et offrent quelque chose que même les parents les plus dévoués ne peuvent pas toujours donner : un regard différent, une relation sans l’enjeu du lien biologique, une présence stable mais moins chargée.

Un ou deux alloparents supplémentaires peuvent vraiment faire la différence dans la vie d’un enfant.

Michaeleen Doucleff, Chasseur, cueilleur, parent

Ce n’est pas une métaphore. Dans les études citées par Doucleff, les enfants qui grandissent entourés d’alloparents développent une plus grande résilience émotionnelle, une meilleure capacité à faire confiance aux inconnus, et une vision du monde plus bienveillante. Le cerveau de l’enfant, en quelque sorte, est taillé pour recevoir plusieurs sources d’amour et de guidance.

La famille nucléaire comme exception historique

Ce que nous appelons « la famille » aujourd’hui – deux adultes, des enfants, une porte fermée sur le reste du monde – est une invention récente. Elle a moins de deux siècles d’existence à l’échelle occidentale. Avant l’industrialisation, avant l’urbanisation accélérée du XXe siècle, les familles vivaient en communauté beaucoup plus étroite. Les maisons s’ouvraient les unes sur les autres. Les enfants circulaient.

Je ne dis pas que l’ancien était parfait. Je dis que quelque chose s’est perdu dans la transition, et que nous en payons le prix sans toujours savoir d’où vient la facture.

Darcia Narvaez, professeure en psychologie du développement, décrit ce qu’elle appelle le « nid évolué » : l’ensemble des conditions dans lesquelles le cerveau d’un enfant se développe de façon optimale. Ce nid comprend le contact physique, l’allaitement prolongé, le jeu libre, la nature – mais aussi, et c’est ce qui m’intéresse ici, la présence de multiples adultes de confiance. Quand ce nid est incomplet, le développement de l’enfant en souffre, de façon silencieuse et durable.

Ce n’est pas une question de mauvais parents. C’est une question de système. On a demandé à deux personnes de faire le travail d’un village.

Ce que j’en ai vécu, de l’intérieur

Je suis filleul. Mon parrain a compté énormément dans mon enfance – différemment de mes parents, pas à la place d’eux. Il y avait entre nous une dynamique que je n’aurais pas su trouver avec mon père ou ma mère. Pas parce qu’ils étaient absents ou défaillants, mais parce que la relation était différente. Sans l’enjeu de l’autorité quotidienne, sans la charge de la filiation directe, quelque chose d’autre pouvait circuler. Une vraie curiosité pour qui j’étais, sans le filtre de ce que j’étais censé devenir.

C’est de cette expérience que vient, en partie, ce que je fais aujourd’hui. Je suis moi-même parrain de 4 jeunes. Et dans mon travail avec des enfants et des familles – Feuille Racine, Braise & Argile, les immersions nature que j’accompagne – je me retrouve souvent dans cette même position : l’adulte de confiance qui n’est pas le parent. Celui qui peut écouter ce que l’enfant n’ose pas dire à sa mère. Celui qui peut laisser l’adolescent allumer le feu parce qu’il n’a pas peur que ça se passe mal.

La tribu n’est pas une nostalgie

Quand je parle de tribu, de village, d’alloparents, je sens parfois une résistance. Une légère suspicion que je suis en train de vendre un retour en arrière idéalisé. Je comprends cette méfiance.

Je propose quelque chose de modeste et de concret : reconnaître que nos enfants ont besoin d’autres adultes que nous. Pas à la place de nous, à côté. Et que créer délibérément ces relations est un acte éducatif à part entière.

Hugo Paul, dans Faire tribu, montre qu’on peut recréer ces réseaux intentionnellement. Pas en attendant que ça arrive mais en le choisissant. En invitant d’autres familles, en décidant que certains adultes auront une vraie place dans la vie de nos enfants, et pas seulement lors des anniversaires.

Ce réseau d’amour et de soutien aide l’enfant à voir le monde comme un lieu bénéfique et bienveillant, ce qui le protège de la dépression et d’autres troubles de santé mentale.

Michaeleen Doucleff, Chasseur, cueilleur, parent

L’enfant entouré d’un réseau d’adultes bienveillants développe une base de sécurité plus large, plus robuste. Il ne dépend pas d’un seul point d’attachement qui pourrait flancher.

Ce que ça change pour moi, en pratique

Quand j’accueille un enfant dans une immersion nature, je ne suis pas un prestataire de service. Je ne suis pas non plus un substitut parental. Je suis quelque chose de plus précis : un adulte de confiance qui s’intéresse à cet enfant pour ce qu’il est, pas pour ce qu’il produit ou ce qu’il a envie d’apprendre.

Je suis là avec ma propre curiosité – pour les traces dans la boue, pour le bruit que fait le vent dans ce hêtre, pour la question que l’enfant pose à voix basse parce qu’il n’est pas sûr qu’elle soit légitime.

C’est ça, au fond, ce que cette série d’articles va explorer. Pas seulement comment élever des enfants, mais comment s’entourer, en tant que famille, des bonnes personnes. Comment créer les conditions pour que l’enfant soit traversé par plusieurs regards bienveillants. Comment faire, aujourd’hui, ce que nos ancêtres faisaient par défaut : vivre suffisamment en commun pour que les enfants ne soient jamais seuls avec leurs questions.

Pour aller plus loin

Dans mes prochaines articles, j’entrerai dans le détail : qui est ce « mentor » qui n’est pas le parent, et pourquoi cette figure est si précieuse, comment l’envie naturelle de l’enfant de contribuer s’éteint et comment la raviver, ce que les tâches réelles dans la nature changent dans la relation adulte-enfant.

Si cette réflexion vous touche, profitez de ce sentiment pour la partager à quelqu’un qui élève des enfants. Parce que ces questions méritent d’être posées à plusieurs 🙂

Sources et lectures

  • Michaeleen Doucleff, Chasseur, cueilleur, parent (Leduc, 2022)
  • Darcia Narvaez, The Evolved Nest (North Atlantic Books, 2023)
  • Jean Liedloff, The Continuum Concept (Addison-Wesley, 1975)
  • Hugo Paul, Faire tribu (Eyrolles, 2025)